Légitimité et illégitimité des états-nations Annexes, commentaires et conclusion

Légitimité et illégitimité des états-nations Annexes, commentaires et conclusion
Les valeurs de la république.
Les républicains de ce pays font sans cesse référence à leurs valeurs et bien entendu à la démocratie. L’histoire de la république que nous venons d’évoquer souligne, hélas ! Que la démocratie dans ce pays fut souvent honorée dans les mots et peu dans les actes et que son système politique a été assimilé par beaucoup de bons esprits à une oligarchie dont la démocratie élective est le cache misère, une démocratie électorale qui a d’ailleurs été définie en s’en moquant par l’un de nos penseurs du siècle dernier dans une sentence sans appel, « Si voter changeait quelque chose, cela fait longtemps que ce serait interdit dans ce pays ». Ce qui nous ramène aux valeurs de référence de la devise nationale qui, à nouveau pour de bons esprits sont des mots creux et sans pertinence politique. « Liberté », c’est la condition de celui qui est libre, donc qui n’est soumis à aucune contrainte. Or la liberté n’est pas un absolu, en société elle est forcément relative, soumise aux lois naturelles, aux règles familiales et professionnelles, aux lois de l‘état de plus en plus nombreuses et contraignantes dans ce pays et aux limites qu’impose la liberté des autres. Il ne faut pas oublier non plus que dans cet état-nation, l’état confisque aujourd’hui à son profit les deux tiers du produit net marchand, donc de la richesse réellement produite, privant les travailleurs de la liberté de profiter d’une partie importante du fruit de leur labeur. « Egalité », c’est la qualité de ce qui est égal, qui a la même valeur, le même rang. Nous le savons, dans toute société et à tous les niveaux les individus sont différents, donc inégaux, vouloir imposer l’égalité de fait par l’égalitarisme est l’une des voies les plus directes vers la tyrannie et aussi l’élimination de ce qui fait la richesse d’une société, sa diversité dans la différence. « Fraternité », décrit la relation entre frères et un rapport de type fraternel entre individus, la longue histoire de ce pays a prouvé au delà du doute que c’était loin d’y être le cas. La France ferait un pas vers la démocratie en choisissant comme devise un absolu, par exemple la Justice qui évoque la conformité au droit, dans son sens de juste, honnête et vrai, ce qui, dans ce pays serait déjà une avancée majeure vers l’état de droit.
Les peuples et leurs fractures.
De cette longue histoire ici résumée il ressort que depuis plus de deux mille ans le territoire de ce qui est aujourd’hui la France a été occupé par de nombreux peuples d’origine préhistorique, celtique, grecque, italique, germanique, scandinave, depuis la Libération beaucoup d’immigrés venus d’autres pays d’Europe, d’Afrique ou d’Asie se sont ajoutés aux autochtones, donc ethniquement le peuple français n’existe pas au sens d’une commune origine des habitants d’un territoire, par contre il existe de nombreux « peuples » dans ce pays, en général issus des principautés dont certaines remontent aux Gaules gallo-romaines. Les peuples de ces principautés se sont développés, avec leurs histoires spécifiques, leurs libertés, leurs cultures, leurs langues, leurs traditions, bien souvent plus que millénaires, jusqu’à leur effacement « administratif » en 1790 lors de la révolution. Pour effacer jusqu’au souvenir des anciennes provinces le pouvoir parisien, après la départementalisation, a procédé à maintes reprises à de nouveaux découpages administratifs, en général sans consultation des populations concernées. Il est intéressant de les citer, car alors que la majorité des états européens conservaient leurs découpages administratifs issus des anciennes principautés, seul le pouvoir français a procédé à ce qu’il faut bien nommer des charcutages administratifs qui se sont ajoutés aux innombrables fractures mettant à mal l’unité tant proclamée de l’état-nation, fractures territoriales, fractures sociales, factures idéologiques, fractures économiques, fractures culturelles et, de plus en plus, fractures religieuses.
Les découpages administratifs et économiques.
En dépit de la départementalisation de 1790 les provinces perdurèrent dans l’esprit et les pratiques de leurs peuples, en fait un seul département parvint à effacer jusqu’au souvenir d’une province, le 85. Dès la fin du XIXème siècle deux visions de la France s’affrontèrent, d’un côté une régionalisation redonnant aux anciennes provinces les « libertés » d’antan et de l’autre un découpage administratif qui les effacerait à jamais, ainsi se succédèrent les découpages d’abord économiques puis administratifs et leur nombre reflète bien les hésitations du pouvoir. Il faut le souligner à nouveau, la majorité de ces découpages fut imposée aux populations concernées sans aucune consultation démocratique et considérant leur coût et les bouleversements, économiques, sociaux et culturels imposés à ces populations, ils sont considérés comme invalides par tous les authentiques démocrates. Leur accumulation depuis un siècle souligne bien que ce sont des « faits du prince » et à lire certains témoignages, des découpages administratifs qui ont été dessinés, littéralement « sur un coin de table », une autre preuve que l’état nation n’est pas une démocratie. Il donc est nécessaire de citer tous ceux qui ont été imposés depuis 1915, pour en souligner l’inanité.
- Comités consultatifs d’action économique, 31 octobre 1915 - Comités économiques régionaux, 7 avril 1919 - Régions économiques, 1922 - Conseils interdépartementaux de préfectures, septembre 1926 - Régions économiques, 14 et 28 juin 1938 et 29 juillet 1939 - Découpage régional du régime de Vichy, 30 juin 1941 - Igamies, 21 mars 1948 - Programmes d’action régionale, 30 juin 1955 - Régions de programme, 28 octobre 1956 - Circonscriptions d’action régionale, 2 juin 1960 - CODER, 14 mars 1964 - Conseils régionaux, 2 juin 1964 - Etablissements publics régionaux, 5 juillet 1972 - Loi de régionalisation, dite Defferre, 2 mars 1982 - Loi NOTRe, 16 juillet 2015
Unité et indivisibilité.
Pour forger l’unité et l’indivisibilité de la France, tous les régimes successifs depuis la révolution ont misé sur la langue et la culture de la ville capitale, celle où se situait le pouvoir, Paris, mais au lieu d’accepter que les langues et cultures vernaculaires puissent se maintenir et se développer en parallèle avec celles de l’état, le pouvoir central, dans une vision, faut il écrire, totalitaire de la société les a méprisées et a déployé toute la force de son administration et en particulier de l’éducation nationale pour les éradiquer, créant ainsi l’une des nombreuses fractures qui menacent encore aujourd’hui cette « unité » censée justifier l’état-nation. Mais ce n’est pas tout, le pouvoir au cours des siècles n’a cessé de récrire l’histoire dite de France, d’une part, pour justifier l’existence de l’état-nation et d‘autre part, pour couper les peuples qui forment ce pays, de leur passé, voire d’en faire table rase.
L’état-nation.
Si une entité comme la Bretagne est une nation, c'est-à-dire que sur un territoire géographiquement défini, un ensemble d’individus partageant pour la majorité une communauté d’origine et de langues et pour l’ensemble, une histoire, une culture et des traditions plus que millénaires, ce n’est pas le cas de la France, qui est donc un état-nation, où l’état est défini comme l’autorité souveraine qui s’exerce sur la nation, mais un état-nation ne peut être démocratique, car le peuple n’y est pas souverain, le souverain c’est l’état, en fait, la technostructure qui le contrôle et l’incarne, faut-il rappeler qu’au temps de la monarchie ce fut le souverain lui-même, qui incarnait l’état. Depuis l’origine c’est l’état qui a fait la nation et l’a incarnée et non pas les peuples qui l’ont constituée, souvent contre leur gré. Or cet état tout puissant, nous l’avons vu, a été maintes fois au cours de l’histoire, depuis la Francie Occidentale, sous la royauté et les régimes qui se sont succédés depuis la révolution, dans les mains, soit d’usurpateurs dynastiques, soit de tyrans, devenus maitres du pouvoir après un coup d’état ou une révolution. Des révolutions dont souvent la justification fut douteuse. Même quand elles furent conduites en principe au nom du peuple, elles se sont toujours terminées par la substitution d’une caste à une autre pour le contrôle du pouvoir. Tout ceci en a amené beaucoup à penser que, depuis mille ans, sous tous les régimes qui se sont succédés, le pouvoir d’état a été dans les faits, l’ennemi des peuples qui ont formé ce pays. Par ailleurs, depuis la fin du XIXème siècle le pouvoir républicain a exclu la dimension religieuse du champ des croyances officiellement partagées, cette décision fut sans doute politiquement correcte, mais la religion révélée a été remplacée par une religion idéologique, le culte de l’état, érigé en une sorte de latrie républicaine imposée au peuple, ce que beaucoup considèrent comme une dérive vers le totalitarisme idéologique. Il y aurait bien des choses à écrire sur cette obligation faite à tous de partager sans discuter, une pensée dite « républicaine », devenue une « pensée unique ».
Conclusion.
Il est clair que rendu illégitime par cette dévotion à l’état qui nie la démocratie, déjà illégitime par ses origines, illégitime du fait des doutes pesant sur les pouvoirs qui se sont succédés, car ils furent marqués et entachés par bien des usurpations et coups d’état, illégitime du fait de sa négation des peuples qui le forment, l’état-nation France pourrait être considéré par certains comme frappé d’illégitimité aux yeux de l’histoire, ce qui est une question fondamentale dont il faudrait débattre dans un état-nation, dont la proclamation insistante et peut-être infondée de « l’unité et de l’indivisibilité » de sa république, peut sembler à beaucoup l’aveu d’un véritable doute sur sa légitimité.
Car l’unité de l‘état-nation a sans cesse été remise en cause depuis les origines, par les nombreuses rebellions, révoltes, révolutions et guerres civiles et les divisions jamais guéries du corps social. Devant ces réalités, nombreux dans ce pays sont ceux qui pensent que seul un libre choix des collectivités issues des anciennes principautés, jadis explicitement baptisées provinces, « pays vaincus », semblerait pouvoir fonder une véritable nation française dont l’unité et l’indivisibilité, seraient alors légitimement assises sur la volonté des peuples qui la constituent. L’état n’étant plus le maitre de la nation, mais une institution au service de ces peuples. Ainsi les actuels départements métropolitains devraient pouvoir se regrouper selon la volonté majoritaire de leurs habitants, en tenant compte de leurs intérêts économiques, sociaux et culturels et même si cela entrainait une modification de leurs actuelles limites. Bien entendu, les nouvelles régions ainsi constituées collaboreraient dans les domaines qui les concernent mutuellement, comme les grands projets structurants, s’agissant des communications ou de la recherche par exemple, selon les principes du fédéralisme, même si le mot est encore politiquement incorrect dans ce pays.
Il n’est donc pas inutile de souligner que cette nation refondée devrait peut être s’inspirer de modèles proposés au XIX e siècle, par exemple de l’ouvrage, « La réforme intellectuelle et morale » d’Ernest Renan, qui pensait que, en France « la démocratie est mal entendue », qu’il faut « moraliser la politique » et que si Paris doit rester la capitale il faut « décentraliser », rejoignant ainsi la pensée fédéraliste de Pierre Joseph Proudhon ou d‘Alexis de Tocqueville. Renan pensait déjà à réformer l’enseignement et en particulier l’enseignement supérieur dont l’importance est majeure, donc à donner leur autonomie à des universités qui seraient en concurrence. Renan, visionnaire, croyait aussi que « l’avenir de la France était lié à celui de l’Europe. »
Avant l‘effondrement de l’état-nation que beaucoup de facteurs, sociaux, politiques, financiers et économiques semblent annoncer, les responsables politiques de ce pays seraient donc bien inspirés de (re)lire ces grands penseurs français du XIXème siècle qui ne furent malheureusement guère écoutés, car c’est peut être la dernière chance de sauver l’unité et l’indivisibilité de ce pays !
Bibliographie.
- « Histoire de France » (Fayard – 6 volumes) - « Dictionnaire encyclopédique d’histoire », Mourre – « Encyclopédia Universalis » - « Les peuples fondateurs à l’origine de la Gaule », Fabien Régnier, Jean-Pierre Drouin - « Histoire du parti communiste », Stéphane Courtois, Marc Lazar - « La France de Vichy », Robert O. Paxton – « Les FTP », Franck Liaigre - « Journal Officiel de la République Française »
Jean Cévaër