Les débuts de la franc-maçonnerie en Bretagne

Les débuts de la franc-maçonnerie en Bretagne François Labbé (Centre d’histoire de Bretagne, 90p)
Ce petit ouvrage est important parce que, au-delà de la naissance et de l’implantation de la franc-maçonnerie en Bretagne, il évoque aussi ses débuts dans le Royaume Uni et dans le royaume de France et le développement d’une vision, faut-il écrire, philosophique ou idéologique du Monde dont l’influence globale est encore aujourd’hui difficile à mesurer, mais qui fut et est majeure. Les origines de la franc-maçonnerie sont mal connues, mais il n’est pas impossible que ce courant de pensée ait pris pour modèle les corporations de maçons qui se transmettaient les fondements et les secrets de leur profession, de leur art, puisqu’ils font encore référence aux « règles de l’art ». En tout cas la franc-maçonnerie telle que nous la connaissons est née en 1717 à Londres, dont la Grande Loge réunissait effectivement quatre anciennes loges de maçons « opératifs » donc d’artisans. Il faut noter que cette première grande Loge fut particulièrement tolérante, acceptant dans ses rangs des Frères issus de différentes classes sociales et aussi différents par leurs opinions politiques et religieuses, ce fut donc réellement un espace de fraternité, d’égalité et de liberté d’expression dans un siècle où régnaient encore les censures politique et religieuse.
La franc-maçonnerie venue du Royaume Uni s’est très vite implantée dans le royaume de France grâce aux commerçants britanniques et à la noblesse irlandaises encadrant les régiments irlandais servant en France. Si bien que les premières loges françaises apparaissent dès 1720. Leur premier Grand Maitre est en fait un Anglais, Philippe, duc de Wharton.
C’est en 1731 que naît la Grande Loge de France dont le Grand Maitre est le deuxième duc d’Antin. En fait la grande noblesse se retrouvera dans les loges avec les représentants de la bourgeoisie de robe et d’argent, mais aussi avec des représentants plus modestes de la société, comme des artisans. Plus tard s’ouvriront des loges plus populaires et, comme dans toute nouvelle institution il y aura des dérives, provoquant des exclusions, et des rivalités.
Dès les années 1740 le « beau sexe » n’est plus tenu à l’écart de certaines loges et la princesse de Condé deviendra même Grande Maitresse de la maçonnerie « d’adoption ». C’est d’ailleurs le fils de la princesse, Louis de Bourbon-Condé qui en 1743 deviendra Grand maître de toutes les Loges régulières de France. En 1773, Louis Philippe d’Orléans devenu Grand Maitre, réorganise la Grande Loge qui devient le Grand Orient.
Il est évident que même si la maçonnerie française était inspirée par les idées des Lumières elle ne fut pas à l’origine de la révolution jacobine et certains de ses membres en furent même les victimes, contraints à l’exil, emprisonnés et même exécutés et que peut on écrire de l’horrible fin de la princesse de Lamballe, Grande Maitresse de la maçonnerie féminine, assassinée dans les conditions atroces que nous savons lors des massacres de septembre 1792.
La franc-maçonnerie apparait relativement tardivement en Bretagne et la première loge dont l’existence est assurée est celle de L’Union à Lorient, fondée en 1744 par des officiers de la Compagnie des Indes, mais elle comprend aussi des armateurs, des négociants, des avocats. Par la suite des loges se développèrent rapidement dans les grandes villes de Bretagne, de Nantes à Saint-Malo, de Rennes à Brest, sans oublier Le Croisic, Ploërmel ou Pontivy. De façon intéressante certains maçons britanniques inviteront les maçons bretons à s’associer aux Grandes Loges d’Ecosse ou d’Angleterre. Il faut sans doute y voir l’influence des maçons jacobites partisans du prince Charles Edward Stewart. Il faut aussi mentionner l’idée de la Grande Loge d’Angleterre de rassembler toutes les loges européennes portant le nom « d’Union » dans un projet de paix universelle. Bien entendu, en Bretagne comme ailleurs les rivalités entre les loges, les querelles, les scissions ne manquent pas mais il faut répéter qu’elles sont typiques d’un mouvement jeune en forte expansion. Les loges bretonnes de cette époque rassemblèrent des marins, des militaires, des négociants, des notables de tous ordres et même des religieux, mais ces derniers y furent moins nombreux qu’ailleurs en France et le haut clergé de l’Eglise bretonne fut souvent for critique de la franc-maçonnerie. Mais une caractéristique de la maçonnerie française qui se retrouve dans la maçonnerie bretonne c’est la bienfaisance, concurrençant l’action de l’Eglise dans ce domaine jusqu’à un certain point. Il faut noter que dans la franc-maçonnerie bretonne le patriotisme breton s’efface souvent devant le patriotisme français, même si le concept de « Nation bretonne » semble être né dans les loges. Il faut aussi noter que ces maçons cultivés préféraient la langue française au « bas breton ».
En résumé, malgré la volonté de certains frères et le développement en Bretagne du rite « Forestier », la franc-maçonnerie bretonne ne s’émancipera jamais de la maçonnerie française, dirigée depuis la capitale. D’ailleurs, en 1789 le Club Breton, qui deviendra le Club des Jacobins, compte en son sein plusieurs membres éminents de la maçonnerie bretonne, dont Le Chapelier, qui fut quand même obligé d’émigrer et fut exécuté à son retour en France en 1794.
Après les soubresauts, les ruptures et les déchirements de la révolution, la franc-maçonnerie poursuivra son extension et en particulier en Bretagne, pendant tout le XIXème siècle, ainsi à Paimboeuf et à Saint-Nazaire en Loire-Inférieure. La maçonnerie bretonne, pendant ce siècle qui verra naitre l’anticléricalisme forcené de la Troisième République, sera moins anticléricale que la maçonnerie parisienne qui associe souvent « cléricalisme » et « race bretonne ». Mais les maçons bretons ne verront le salut que dans la république une et indivisible, sa langue et sa culture et des frères bretons n’hésiteront pas à dénoncer les bretonnants et leur « langue morte ». Dans les loges on fera référence aux « naïfs Bretons », à un « clergé réactionnaire », aux « masses bretonnes aveuglées par le fanatisme », au « milieu le plus réactionnaire de France ».
Et il est intéressant de souligner que Rennes, qui fut un haut lieu de la franc-maçonnerie sous l’Ancien Régime est fière d’avoir conservé pendant près de deux siècles et demi, La Parfaite Union, la loge ayant l’existence continue la plus longue de France.
Alors qu’aujourd’hui la franc-maçonnerie possède l’influence idéologique et mène l’action politique que nous savons en France et donc aussi dans les cinq départements bretons, il faut souligner l’utilité et la pertinence de ce petit livre qui éclaire de façon remarquable, les origines et l’histoire de ce grand mouvement de pensée qui a eu une influence majeure dans ce pays depuis trois siècles.
Jean Cévaër